cercle
des arts internes
Musique chinoise
L’échelle pentatonique chinoise :
structure et symbolique
La gamme dodécaphonique
tempérée
n’était pas inconnue des Chinois.
Cependant, ils ont préféré utiliser les échelles pentatoniques pour
composer leur musique quand les occidentaux ont privilégié les échelles
heptatoniques. Comme nous le verrons, la symbolique a été déterminante
dans ce choix. En outre, la structure mathématique de l’échelle
pentatonique chinoise, si elle est identique à celle du blues, reste
toutefois fort différente de celle qu’ont choisi par exemple les
Japonais.
Pour mieux comprendre… quelques jalons :
La musique occidentale
prend comme référence l’échelle dodécaphonique tempérée
qui est composée, comme son nom l’indique, de 12 intervalles. Chaque
« barreau » de celle-ci est constitué d’un demi-ton.
C’est la plus large que l’on puisse trouver dans la musique
occidentale. Les autres échelles correspondent en fait à une sélection
d’un certain nombre de ces sons et permettent donc de passer à
l’octave avec un nombre et une « largeur de pas » différents.
Elle peut être écrite
comme suit :

Ou représentée par une
suite de chiffres qui symbolisent la taille de chaque « barreau »
ou intervalle, c’est à dire la quantité de demi-tons qui séparent
deux sons.
1
1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1
Nous rappelons que le
demi-ton est le plus petit intervalle séparant deux notes dans le système
de musique occidentale. C’est donc lui qu’il
est plus pratique d’utiliser comme unité de base et non pas le ton, qui
est constitué de 2 demi-tons.
Ainsi il est possible de
former 351 échelles de 1 à 11 degrés. Les échelles pentatoniques
constituent donc une petite partie de ces dernières : celles à 5
degrés, constituées de 5 sons.
Rappelons également que
le type d’échelle occidentale de référence est l’échelle
heptatonique, dont fait partie, par exemple, la gamme de do majeur.
Qui s’écrit comme suit :

L’échelle heptatonique
dont elle est issue peut donc se formaliser ainsi :
2
2 1 2 2 2 1
Mécanique de l’échelle pentatonique
chinoise
Ainsi
les échelles pentatoniques sont des combinaisons de 5 intervalles ou 5
sons.
Parmi celles-ci certaines ont été privilégiées par la musique chinoise
quand d’autres sont plutôt utilisées par d’autres traditions. En
effet il existe au total 66 échelles pentatoniques distinctes.
On peut formaliser la
structure de l’échelle pentatonique chinoise ainsi :
3 2 3 2 2
Voici un exemple en
prenant La comme tonique :

On remarque qu’il suffit
d’enlever, par rapport à l’exemple précédent de la gamme de do
majeur, le Si et le Mi, donc deux sons ou deux intervalles de l’échelle heptatonique
classique. Ce qui nous ramène bien à 5 intervalles.
Alors que le blues
utilise, entre autres, la même échelle que l’échelle pentatonique
chinoise, il n’en est pas de même pour d’autres musiques asiatiques.
En effet, si nous formalisons l’échelle pentatonique japonaise ou
javanaise cela nous donne:
4 1 4 1 2

Cela nous permet de nous
rendre compte de la différence à la fois structurelle et sonore avec
l’échelle chinoise.
Le cycle de l’échelle
Les échelles
pentatoniques sont à permutation circulaire complète.
C’est à dire qu’il est possible de réaliser une octaviation
selon un cycle complet.
Ainsi, il existe autant de permutations circulaires possibles que de
nombre d’éléments de l’échelle, ce qui permet une certaine richesse
musicale au sein même de cette dernière.
Voici comment l’on
pourrait formaliser ces permutations circulaires et le cycle complet :
3
2 3 2 2
2 3 2 2 3
3 2 2 3 2
2 2 3 2 3
2 3 2 3 2
Les
modes
Chaque
permutation circulaire est appelée mode. Une échelle peut donc générer
un ou plusieurs modes. C’est à dire qu’un mode matérialise un état
donné de l’échelle et par conséquent la répartition précise des
intervalles au sein de celle-ci. Ainsi, l’échelle pentatonique chinoise
permet de générer 5 modes. Au total, les 66 échelles pentatoniques possèdent
donc 330 modes.
Il ne reste plus ensuite
qu’à choisir une tonique, c’est à dire la note de départ. Elle est
importante puisque c’est à partir de ce choix que les autres notes vont
être déterminées suivant les intervalles indiqués par le mode de l’échelle
choisi. C’est ainsi que les Chinois ont, traditionnellement, plutôt
favorisé le « mode kong » ou « mode de Fa » pour
des raisons symboliques.
On peut noter qu’il s’agit là du 4e élément du cycle.

Cinq sons à haute valeur symbolique
Bien que nous achevions
cet article par la dimension symbolique de l’échelle pentatonique
chinoise, c’est elle qui, au contraire, a présidé à la sélection de
5 sons parmi l’échelle dodécaphonique tempérée.
Dans bien des cultures, la
symbolique du chiffre 5 apparaît souvent comme étant basée sur la
structure de la main. De cette manière s’est probablement fait le choix
des 5 dynamismes chinois, qui ont contribués à la sélection des 5 sons
musicaux, également appelés « Wu
Yin ». Selon la légende, ils auraient été fixés par
l’empereur mythique Huang Di dit « l’Empereur Jaune ».

Portrait de l’Empereur Huangdi
Pour se mettre au « diapason » avec l’univers
Les sons seraient à la
source de la matière dans beaucoup de civilisations. Ainsi est
probablement née chez les Chinois l’idée de leur influence sur
celle-ci. En effet, en perpétuelle recherche d'harmonie entre les hommes
et l'univers, ils ont tenté de trouver des corrélations entre cette
harmonie universelle, ou sa vibration, et certains sons afin de s'accorder
avec elle ou l'influencer. C'est pourquoi ils ont cherché à établir
tout un système de correspondances entre les « Wu
Yin », les 5 dynamismes et d’autres éléments naturels ou
humains.
Ainsi, les Chinois ont attribué la note Fa
au son fondamental de la nature, également son du royaume des morts et de
la voix calme, sans émotion.
Les Wu Yin
Les 5
sons et leurs correspondances
Le « Li-Ki »,
distingue les sons nets et limpides symboles du ciel, des sons vigoureux
et puissants qui représentent la terre. La musique permet de mettre ces
deux mondes en relation par le biais de l’intervalle harmonique né de
la production de deux sons. On comprend alors aisément que la notion de
tonique pour les Chinois ne revêt pas l’importance que lui donne la
musique occidentale. De ce fait, même si la tradition
a attribué à chaque son une note déterminée, ce sont les intervalles
entre les sons qui en sont le fondement. Par conséquent, il est essentiel
d’avoir en tête que les wu yin
sont une notion plus ouverte, dynamique et abstraite que notre mode
occidental de pensée pourrait nous le faire croire de prime abord.
Les Wu Yin désignent la
succession d’intervalles de l’échelle pentatonique ce qui permet de
la transposer dans toutes les tessitures. Ce fonctionnement permet
d’ailleurs à la musique chinoise de n’être pas figée et bien plus
riche que si elle s’était cantonnée à 5 malheureuses notes.
D’autant que l’harmonie de la nature n’est pas figée et évolue
elle aussi. Afin de rester en cohésion avec elle, la gamme était, dès
lors, transposée chaque mois. Pendant la 11e lune, elle était :
fa, sol, la, do, ré ; pour la 12e lune, on la transposait
à fa #, sol #, la #, do #, ré # etc.
Cela ne signifie pas
cependant que la notion de mode soit exclue du concept chinois. Les 5 sons
de la gamme pentatonique sont déclinés en 5 modes : le mode Kong, le mode Shang, le
mode Jiao, le mode Zhi,
et le mode Yu (cf. plus haut). Ces derniers pouvaient être mis en relation
avec les 12 « liu »
ou notes composant la gamme dodécaphonique tempérée, offrant donc à la
musique chinoise une grande richesse de registres.
Wu Sheng : un instrument d’état
Il est bien entendu, que
seule une musique raffinée peut reproduire l’harmonie du ciel et de la
terre. La musique du peuple, destinée à divertir les hommes, ne peut
parvenir à ce résultat. Puisque la musique représente la quintessence
de cette harmonie ou dysharmonie, les empereurs lui accordaient une grande
importance. Elle était même considérée comme un moyen de maintient de
l’ordre et un reflet du bon ou du mauvais gouvernement. En effet,
l’harmonie favorise l’obéissance et l’acceptation de la place de
chacun dans la hiérarchie sociale. C’est pourquoi les empereurs de
Chine hiérarchisèrent les Wu Yin
afin de symboliser l’ordre au sein de l’Etat : Kong
représente le prince, Shang les
ministres etc. Si l’un des sons est bouleversé c’est le signe d’un
déséquilibre. Par exemple, des ministres corrompus affecteront Shang.
La tradition dit que si l’ensemble des cinq sons sont confus, c’est
que le désordre règne et que chacun ne respecte plus son rang, cherchant
à empiéter sur celui des autres, et annonce au prince la perte de son
royaume en moins d’un jour.
Ces sons sont utilisés de
puis très longtemps par la médecine chinoise puisqu’ils permettraient
d’agir sur les énergies internes. Ainsi, certaines pratiques énergétiques
taoïstes
consistent en l’émission d’un de ces sons en exécutant certains
mouvements dans un but curatif. En effet, chaque son entrerait en harmonie
avec la fréquence vibratoire de certains organes permettant ainsi de rééquilibrer
leur énergie. Au reste, chaque son aurait une influence sur nos émotions
et permettrait de développer en nous certaines vertus du caractère.
Autre utilisation pratique des sons : des carillons de bambou ou de métal
à 5 tiges étaient et sont encore utilisés de nos jours par le Feng Shui
pour « harmoniser » l’énergie d’un lieu ou pour le protéger
de mauvaises influences.

Carillon
de métal à 5 tiges en forme de pagode
La
musique chinoise n'échappe donc pas, comme beaucoup d'arts ou disciplines
en Chine, à une vision du monde particulière et aux règles qui en découlent.
Souvent associée aux cérémonies officielles ou aux rites religieux,
elle revêt un caractère fortement sacré, presque magique et chaque son
a ses vertus. Les pratiques médicales utilisant les sons sont
probablement à relier à celles que l’on trouve en Inde. Il est
d’ailleurs fort probable qu’elles aient été introduites en Chine en
même temps que le Bouddhisme ainsi que d’autres techniques de soins ou
pratiques physiques.
Nathalie
BERNARD
En
savoir plus :
·
Théorie musicale : « Démystifier la théorie
musicale », Gérard Charnoz, éd° du Makar, Paris, 1998, 134 p,
ISBN 2-9506068-4-9
Quelques indications succinctes sur les bases de la musique
occidentale. Concernant les échelles pentatoniques, attention toutefois,
c'est très approximatif. http://www.chez.com/netharmonie/harmonie.html#photo
·
« Histoire de la musique »,
vol. 1, dir. Roland-Manuel, éd° Gallimard,
1960.
Cet ouvrage a été réédité en 2001. Très peu de place est consacrée
aux musiques qui ne touchent pas la sphère occidentale. On peut néanmoins
trouver des informations très intéressantes dans le chapitre "la
musique dans les civilisations non européennes" (p131 à 349)
notamment "Musique, mythologie et rites" par Marius Schneider et
"La musique chinoise" par Ma Hiao-tsiun.
·
The Internet Chinese Music Archive
: http://www.ibiblio.org/chinese-music/html/traditional.html
Parce que parler de musique c'est bien, mais en écouter c'est mieux...
[8]
Il s’agit de déplacer le premier élément de
l’échelle en dernière position.
[10]
Nous reviendrons sur ce point mais voir aussi la
légende de Ling Lun et de Huang Di sur le site de Trân Quang Hai.
Certains ont plutôt attribué la note Do à la tonique mais ils
s'appuient sur des ouvrages occidentaux, dont celui de Louis Laloy qui
date du début du siècle. Nous avons donc accordé plus de crédit à
Trân Quang Hai, auteur vietnamien et chercheur au CNRS et à Marius
Shneider.
